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vendredi 1 avril 2016

Mécomptes de fées / Terry Pratchett

Le pitch

Il était une fois, au cœur d'un monde tout plat juché sur quatre éléphants posés sur une gigantesque tortue cosmique, une belle et agréable cité nommée Genua. L'air y est sain, les palais resplendissants, et les souillons aspirantes princesses rêvant de bal et de beaux princes. La jeune Illon n'a d'autre destin que d'épouser le souverain en titre : ainsi en a décidé le conte, mené d'une main de fer dans un gant de métal par la bonne et douce marraine fée, Lili Ciredutemps.

Mais chaque beau conte a son lot de vilaines sorcières. 
Et ce coup-ci, Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et Magrat Goussedail se coltinent le rôle de composition. Avec force ratés de balais, rhum-bananes sans modération, problèmes de zombies et excès de citrouilles. Oh ! Et chat vêtu de pourpoint de cuir noir, bien sûr...










Avis

Drôlissime opus du Disque-Monde faisant la part belles aux fameuses 3 sorcières Pratchettiennes, Mécomptes de fées (Witches abroad, en anglais) enchaîne les aventures cocasses et les péripéties métatextuelles. Il est bien difficile de combattre le conte lorsque celui-ci a mis en route sa mécanique infernale ! Il faudra toutes les qualités improbables et les traits de caractère hilarants de Magrat, Nounou Ogg et Mémé Ciredutemps pour enrayer la machine. Car on a beau faire, les pantoufles de verre (et non pas vair, ici) tombent et sont récupérées par des princes, les douze coups de minuit sonnent et les citrouilles pleuvent.... De nombreux contes ou histoires traditionnels sont ici relus, étrillés, cuisinés à la sauce Disque-Monde ; et la recette est délicieuse.

Toutes ces références ludiques au fonctionnement des contes ne sauraient faire oublier la mise en place d'une situation chère à l'imaginaire et l'humour de Pratchett : le tourisme. À l'instar du truculent Deux-Fleurs, nos trois sorcières se lancent dans une aventure à l'étranger (abroad, donc), et leurs certitudes en termes de langues et mœurs exotiques amènent à des situations savoureuses et des dialogues délirants. Les cartes postales de Nounou Ogg décrivant les coutumes locales et les aventures vécues valent leur pesant d'or, et la partie de poker menteur de Mémé Ciredutemps pourrait emporter tous les suffrages, n'était la gaucherie cucurbitacéenne de Magrat et les fameux gombos-cassandre de Madame Gogol.   

Mention spéciale à Gredin, aussi irrésistible en chat miteux qu'en pirate-mousquetaire humain vêtu de braies de cuir noir, et filant de sensuels frissons à toute créature croisant son chemin. Pratchett nous régale encore ici de son adoration pour les matous finauds, et distille quelques petites réflexions chevalino-sceptiques qui feraient sursauter plus d'un amoureux de canassons (moi, bon, pas trop, c'est quand même un peu trop grand et musculeux pour ne pas flanquer les chocottes, un cheval, en somme).

En conclusion évidemment, encore une délicieuse incursion dans le Disque-Monde, qui donne envie de relire Cendrillon & cie, et de siroter une petite pina colada des familles. À la santé de notre maître à tous, Sir Terry Pratchett ! 

Infos

Mécomptes de fées / Terry Pratchett
L'Atalante (Dentelle du Cygne), 1998 (réédition en 2015)
ISBN 2841720942 

mardi 23 juin 2015

American Gothic / Xavier Mauméjean



En 1953, les studios Warner veulent contrer le succès du Magicien d’Oz de leur rival, la MGM, en proposant leur propre adaptation d’un récit merveilleux. Quel meilleur choix que Mother Goose, compilés et réécrits par l’illustre Daryl Leyland ? Jack Sawyer est embauché pour enquêter sur Leyland et retracer sa biographie, car, comme l’exige la maxime du conteur lui-même : « pour comprendre vraiment quelqu’un, il faut se demander quel était son monstre, le croque-mitaine qui le tourmentait dans ses tendres années ». Témoignages d’anciens amis de l’auteur, rapports de Sawyer à la Warner, notes de toutes sortes s’assemblent en un génial patchwork qui compose, pièce après pièce, la mystérieuse destinée de Leyland. Entre manipulation et faux-semblants, Xavier Mauméjean se fait lui-même compilateur d’un bien sombre récit. Une réussite.

Thomas le rimeur / Ellen Kushner




Thomas, ménestrel surnommé Le Rimeur, voyage de ville en ville, de château en château, en quête de nobles à divertir et de jeunes filles à séduire. Nulle créature ne semble pouvoir résister à ses strophes envoûtantes, pas même la Reine des Elfes, qui consent à l’embrasser… Divin baiser qui lie Thomas à l’enchanteresse, corps et âme, pour sept années. Le voilà donc, le fier Rimeur, pris dans les rets d’une puissante maîtresse, « le voilà obligé de supporter toutes sortes de mystères et d’épreuves, jusqu’à ce qu’il ait obéi » aux changeantes lubies et cruels désirs de sa tourmenteuse. Ellen Kushner déploie, d’une somptueuse voix de conteuse, un récit enivrant, empreint d’une féroce beauté. World fantasy award 1991.

La huitième fille / Terry Pratchett



Dans l’univers du Disque-Monde, il est d’usage qu’un mage mourant transmette ses pouvoirs, son bâton, voire son fonds de commerce, au huitième fils d’un huitième fils. Il en sera de même pour Tambour Billette, mage usagé qui va s’échouer dans la ferme des Lefèvre, où un huitième enfant est attendu. La transmission est faite, et Billette meurt… En ignorant que son successeur est, en réalité, une fille ! La petite Eskarina, sous le patronage bourru de la sorcière Mémé Ciredutemps, part à la conquête de ses pouvoirs jusqu’aux portes de l’université de l’Invisible, dans laquelle elle espère, et qu’importent les traditions, être formée à son emploi de mage. Burlesque, hilarant et irrévérencieux, Terry Pratchett n’a de cesse, dans son impressionnante saga du Disque-Monde, de tordre le cou aux codes littéraires de la fantasy pour offrir des récits hauts en couleurs et délicieusement acidulés.

mercredi 8 mai 2013

L'entrevue / Manuele Fior


Le pitch


Dans l'Italie de 2048, Raniero s'enlise. Nostalgique, il s'attache à des objets et coutumes surannés : sa voiture est une parfaite antiquité, et sa relation avec Nadia, sa femme - qui d'ailleurs prévoit de le quitter bientôt - procède clairement des habitudes d'un autre âge. Le monde moderne est en effet enthousiasmé par la Nouvelle Convention, précepte de libération sentimentale et sexuelle qui abolit jalousie, possession, exclusivité amoureuse... Raniero peine dans son existence morose, jusqu'à ce qu'un accident, LA rencontre et l'apparition d'étranges lueurs viennent piqueter d'étoiles son ciel jusqu'alors bien morne. 






Avis

Récit d'anticipation ni ultra technique, ni brutalement politique, L'entrevue relève l'insensé pari d'une science-fiction parfaitement inattendue - le sentiment, l'humain, est le cœur, sensible et vivant, de ce récit d'exception. Le décor, à la fois futuriste et baigné des paysages et us & coutumes d'une Italie millénaire, construit une vraie vision - fantaisiste mais crédible - de ce que pourrait être, un jour, ce pays frondeur et parfumé.

Récit d'anticipation, certes... Mais surtout, récit d'une rencontre improbable et éclatante, histoire enivrante de deux êtres captifs.

Raniero ne pourra lutter longtemps contre la lumière de Dora. Il tente de contenir l'évidence de sa fascination, sa révélation, son désir ; il tente, bien sûr.

"Vous êtes très jeune", objecte l'homme, engoncé de craintes inutiles. 
"Non. C'est le monde qui est vieux. Et faux, stupide, et insensé, petit, borné, pauvre, malheureux, fatigué. Fini."

Puis, lorsque Dora discrètement se relève et enfile sa robe tissée de constellations, c'est l'univers entier qui l'enveloppe et remue au gré de ses pérégrinations. Amoureuse exceptionnelle, Dora devient, pour Raniero, pour le lecteur, le monde. Elle est l'univers. Absolue.
Magnifique.

L'Entrevue, récit d'une épiphanie, est tout aussi magnifique. L’excellence plastique de Manuele Fior, ses compositions hypnotiques, ses dialogues délicatement ciselés servent dans cet album splendide une émotion totale, lumineuse, et juste. 

Infos

Titre : L'entrevue
Auteur : Manuele Fior
Éditeur : Futuropolis
Parution : 05/04/2013
Pages : 173
Prix : 24 €
ISBN : 978-2-7548-0583-4

lundi 11 mars 2013

Sailor Twain ou la sirène dans l'Hudson / Mark Siegel

Le pitch


Fin XIXème siècle. Elijah Twain, commandant du Lorelei, fringant navire à vapeur, économise patiemment pour payer les soins nécessaires à Pearl, sa femme handicapée. Pointilleux, ponctuel, Twain mène son navire avec un soin jaloux, suivant le personnel et les machineries, observant les allées et venues des passagers. Un capitaine irréprochable... Jusqu'à ce qu'un soir, au couvert de la nuit, Twain recueille sur son pont ce qu'il croit être une jeune femme rescapée de la noyade. La créature rejetée par le fleuve Hudson se révélera autrement plus dangereuse, pour Twain comme tous ceux qui voyagent à son bord...




Avis

Sailor Twain est une bande dessinée-fleuve plastiquement très intéressante. Le découpage et les choix de mises en espace très théâtraux, couplés à l'expressivité d'un trait dense, intense, charbonneux, composent un univers ample, mouvementé - presque baroque.

L'ambiance "machine à vapeur" et l'aura fantastique de l'histoire valent en outre à Sailor Twain ou la sirène de l'Hudson d'être aimé et chroniqué des milieux steampunk. Si l'on s'en tient au strict terme littéraire, l'assimilation est un peu expresse, cette bande dessinée n'ayant aucun aspect prospectif ou uchronique. Le patronage reste cependant signifiant, mais découlerait (de l'humble avis du chroniqueur) davantage de l'esthétique générale du récit  - une certaine forme d'élégante noirceur et de nostalgie diffuse se dégagent en effet d'une narration tout en souplesse, s'écoulant en une patiente mélopée charriant amours et tragédies aux creux de ses vagues, entre eaux calmes et remous - narration en un sens fidèle à l'image  du fleuve qu'elle célèbre !

Sailor Twain séduit également par ses personnages et leurs déboires : Twain, dont le septicisme et la froide raison se verront confrontées aux forces profondes du fantastique ; Lafayette, l'intrigant et libertin passager français frayant galamment les coursives de la Lorelei en quête des mystérieux (et libidineux !) "sept amours" ; et la sublime Camomille, dont les yeux captivent autant (sinon davantage !) que le chant de la créature qu'elle pourchasse de sa plume...

Amis lecteurs, un bien agréable voyage vous attend sur la Lorelei... Prenez cependant garde aux sirènes et leurs chants trompeurs !

Infos

Titre : Sailor Twain ou la sirène dans l'Hudson
Auteur : Mark Siegel
Éditeur : Gallimard
Parution : 17/01/2013
Pages : 400
Prix : 23 €
ISBN : 9782070696178

samedi 2 mars 2013

Varulf T1 : La meute / Gwen de Bonneval, Hugo Piette

Le pitch

"Au Moyen-Âge, un village scandinave traverse une période sombre. Le mauvais temps détruit les récoltes et, la nuit, des animaux sauvages viennent massacrer les villageois, semant la terreur et l'incompréhension au sein de la population. Alors que les attaquent se multiplient, Gisli et les autres enfants du village se questionnent sur l'origine de cette folie meurtrière..." (résumé éditeur)





Avis

À vous qui aimez flâner sur les blogs de lecteurs chroniqueurs en quête de spoilers trahissant les secrets de séries en cours, passez votre chemin ! Impossible en effet de trop en dire au sujet de Varulf sans courir le risque de dévoiler ses inquiétantes arcanes... 

Aussi, pour connaître la vérité (glaçante !) sur cette bande de gamins simili-vikings et les exactions d'une meute de bestioles assassines... Lisez ! Le plaisir sera au rendez-vous.

En effet, Varulf est un très bon premier tome, qui marie à merveille le scénario fantastique bien dosé de Gwen de Bonneval (assez de révélations pour appâter durablement le lecteur avide de connaître le fin mot de l'histoire, et un timing exemplaire du teasing pour le laisser sur sa faim - joie perverse du scénariste, m'est avis !) et le dessin ouvert et dense de Piette - à base d'aplats et de cernes forts, sans débauche de nuances et effets de réalisme. Les scènes nocturnes, noires et bleues, sont particulièrement attirantes et servent à merveille l'ambiance du récit.  

Si le duo d'artiste semble a priori déroutant, force est de constater qu'il est en réalité plus que bienvenu : la fausse simplicité du graphisme oeuvre intelligemment à maîtriser les effets du scénario, permettant ainsi d'offrir, in fine, une bande dessinée aussi incongrue que parfaitement accessible et "prescriptible".

Une vraie pépite dans le corpus fantastique de la bande dessinée contemporaine (souvent très balisé), et un excellent titre, donc, de la collection Bayou... L'attente va être longue pour le tome 2 !!

Infos

Série : Varulf
Titre du Tome 1 : La meute
Scénario : Gwen de Bonneval, Hugo Piette
Dessin : Hugo Piette
Éditeur : Gallimard (coll. Bayou)
Parution : 10/01/2013
Pages : 96
Prix : 16, 50 €
ISBN : 9782070639830


mercredi 2 janvier 2013

Les annales de la Compagnie Noire T1 / Glen Cook


Le pitch

Peuplée de guerriers et de mages, la Compagnie noire est une troupe de mercenaires qui offre son appui (sanglant, cela va sans dire) à qui la dédommagera en espèces sonnantes et trébuchantes. Les faits d'armes, victoires comme défaites, les doutes et les écueils de ces combattants sont, par tradition séculaire, consignés par écrit dans de précieuses annales. La responsabilité de ces récits de mémoire - les annales ont pour but principal de permettre aux noms des compagnons morts de ne pas être oubliés - échoit, dans les premiers tomes du cycle, au médecin de la clique : Toubib. Sa plume permet au lecteur de vivre au plus près de la sombre compagnie...





Avis

La Compagnie Noire est traditionnellement classée dans le sous-genre "dark fantasy", vocable qui regroupe les récits de fantasy aux univers et tons particulièrement sombres. Point de héros aux valeurs morales étincelantes se battant contre des ennemis irrécupérables qui passent pour autant d'incarnations du Mal : en dark fantasy, les personnages sont des hommes, ni plus ni moins, et de quel côté que se place le narrateur, la cruauté peut faire rage, comme, plus rarement, la pitié se manifester. Si la Compagnie Noire - tout comme le Trône de fer, ou les Chroniques de Thomas Covenant - offre en effet force scène de massacres et innombrables vilenies, trahisons et de bons litres d'hémoglobine, elle a l'avantage de pas céder un pouce au traditionnel manichéisme de la fantasy épique (friande elle aussi d'épées tranchantes et de boyaux à l'air, soit dit en passant). C'est bien là une des forces de cette fantasy "noire", sans foi ni loi ni vergogne : ses combattants ne sont pas tout d'un bloc, et leurs failles sont tout aussi (et plus !) dignes d'intérêts que leurs fiers serments.

Vous l'avez compris, votre fugu favori est friand de dark fantasy (ainsi que d'allitérations plutôt faciles). Mais cela n'explique pas - ou en tous cas pas totalement - l'avis favorable donné ici au premier tome des Annales. Sa force véritable réside en effet dans son mode de narration très particulier, véritable journal de bord fait de phrases courtes et tranchantes  d'avis lapidaires, de faits additionnés, presque lâchés. 

Ne vous attendez pas ainsi à débuter en douceur dans l'univers de Glen Cook : point de chapitre (voir même de paragraphe !) introductif, point d'explications, d’amples descriptions des lieux,  pas la moindre petite ébauche de généalogie ou ombre d'historique pratique.  À croire que l'expression "in media res" a été créée tout spécialement pour la Compagnie Noire ! Cette narration tonique et sans fards n'offre pas, loin s'en faut, le confort de lecture d'un Tolkien ou d'un Martin ; le récit cependant, ne laisse pas de piquer la curiosité et happer l'imagination : on s’accroche à la plume de Toubib, et on s'y accroche bien. Certains compagnonnages sont de plus tout à fait savoureux : mystérieuse Dame propre à vous glacer les sangs, sorciers plutôt crétins qui chamaillent à coups de sortilèges grandiloquents, Corbeau, et bien sûr, Toubib... Du beau monde que cela ! 

Une saga à part, donc, qui gagne à être découverte. 

Pour finir, le chroniqueur reconnaissant note le choix parfait de Didier Graffet pour les illustrations de La Compagnie Noire. Lors de la table ronde dédiée, en 2011 aux Utopiales, Glen Cook affirmait d'ailleurs voir en Didier Graffet le meilleur illustrateur de ses récits. Force est d'en convenir également ! Un petit lien pour vous, donc : http://www.didiergraffet.com/

Infos

Titre du cycle : Les annales de la Compagnie Noire
Titre du premier volume : La Compagnie Noire
Auteur : Glen Cook

Version grand format :
Éditeur : L'Atalante (collection La Dentelle du Cygne))
Parution : 22/05/1998
ISBN : 2-84172-074-8
Prix : 17 €
Pages : 360

Version poche :
Éditeur : J'ai Lu
Parution : 25/11/2004
ISBN : 2-290-33058-2
Prix : 7.80 €
Pages : 379

lundi 12 novembre 2012

Le dernier chasseur de sorcières / James Morrow

Le pitch

"En 1688, Jennet, fille d’un célèbre chasseur de sorcières, a douze ans. Sa tante Isobel, grande admiratrice de Newton, se voit accusée de sorcellerie parce qu’elle a réussi à expliquer des phénomènes naturels tenus jusque-là pour divins. Jennet part à Cambridge dans l’espoir de convaincre Newton de venir témoigner à son procès. Mais Isobel est condamnée au bûcher et Jennet jure de consacrer sa vie à l’abolition de la loi contre la sorcellerie… 

A la fois biographie fictive, récit épique et « exercice d’apologétique newtonienne », ce roman, raconté à la première personne par le propre livre d’Isaac Newton, les Principes mathématiques de philosophie naturelle, nous emmène aux origines de la rationalité occidentale, à une époque où cohabitent dévots obscurantistes brûleurs de sorcières et premiers scientifiques..." (résumé éditeur)




Avis


ATTENTION : CHRONIQUE DITHYRAMBIQUE À SUIVRE.

Écrire au sujet d'un ouvrage de Monsieur James Morrow, dont l'intelligence et la parfaite érudition se doublent, rare et précieux alliage, d'un véritable talent de conteur et d'un sens de l'humour redoutable de finesse, est une tâche délicate. Difficile en effet pour l'humble chroniquer de trouver les mots capables de témoigner avec justesse de l'excellence d'un tel auteur !

Dès les premières pages, James Morrow offre un pacte de lecture inédit : le roman que l'on s'apprête à lire, Le Dernier chasseur de sorcières, est raconté par un autre livre, les Principes Mathématiques de Newton. Morrow n'est lui-même qu'un vague scribe humain, à l'instar de tout romancier qui, se croyant démiurge, n'est en fait qu'un passeur choisi par un livre qui a encore des choses à dire. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que certains bouquins sont impossibles à arrêter dans leur compulsion d'écriture : ainsi "After 'Waiting for Godot' acquired a taste for writing Windows software documentation, there was no stopping it" ! 

Le doute assaille bien sûr au départ : comment un tel argument d’écriture peut-il être tenu sur les quelques 680 pages qui vont suivre ? Cela semble relever d'un défi d'une insoluble complexité... Mais aucun problème pour Morrow : sa géniale trouvaille se tient sans problème. 

N'ayez pas peur, Le Dernier chasseur de sorcières n'est pas qu'un formidable os à ronger pour les théoriciens en structure narrative de tous bords : l'histoire elle-même - celle que nous racontent les Principia ! - est absolument immersive (on suit avec passion la vie de Jennet) et le fond historique est bien sûr excellent (la chasse aux sorcières n'aura plus de secret, ou presque, pour vous !). Ajoutez un puissant maillage d'ironie, et vous obtenez un livre tout à fait fabuleux.

Un roman incroyable, qui a fait une entrée fracassante dans ma top-list des écrits inoubliables, capables de marquer profondément et durablement l'intellect, l'imagination  et la sensibilité du lecteur. Un must-have !


Quelques liens :
- le site de l'auteur : (http://www.sff.net/people/jim.morrow/)
- Un bel article (en anglais) : http://www.nytimes.com/2006/03/30/books/30masl.html?_r=0

Infos


Auteur : James Morrow

Traducteur : Philippe Rouard
Éditeur : Au Diable Vauvert
Parution : 24/10/2003
ISBN : 2-84626-059-1
Prix : 23€
Pages : 686

mardi 24 janvier 2012

Bibliothèque de l'Entre-Mondes : Guide de lecture, les transfictions / Francis Berthelot

Le pitch


"Il existe, à mi-chemin entre le continent de la littérature dite générale et celui de l'imaginaire, une contrée fabuleuse habitée par Kafka, Borges, Dick, Buzzati, Cortazar, Murakami, Palahniuk, Ballard et bien d'autres, dissidents dont les oeuvres ont en commun de briser toutes les conventions de ce genre. 


Ce sont ces transfictions que Francis Berthelot nous invite à découvrir dans les rayons de cette Bibliothèque, restée sans nom jusqu'à présent, dont il explore étages et allées avant de nous proposer une sélection d'ouvrages emblématiques.


Oubliez toute idée reçue, vous découvrirez un territoire fascinant..." (Résumé éditeur)






Avis


Une enquête inédite, très documentée et très intéressante, qui fait voyager le lecteur à la lisière des sentiers (prétendument) bien battus des littératures dites "générale" ou "de l'imaginaire".

Quid de l'entre-deux, de la valse lente ? 

La "réponse" peut résider pour partie dans cet ouvrage, qui présente, il faut l'avouer, en dépit de son contenu pour le moins passionnant, un risque certain : celui de voir s'allonger - de façon exponentielle - votre déjà interminable liste des "livres-à-lire-absolument-dans-un-délai-d'un-mois-à-soixante-sept-ans-sous-peine-de-manquement-notable-à-une-ultime-sommité-littéraire-parmi-cette-masse-déjà-si-gigantesque-de-merveilles-auxquelles-je-passerai-forcément-outre-faute-de-temps-hors-sommeil-disponible".

L'auteur, effectivement, parle avec une admiration, une franchise et un enthousiasme évident de livres qui'il a aimé et dont il recommande chaudement la lecture.
Franchement, quoi de plus agréable ? 


D'autant que l'écriture est fluide, le sujet parfaitement maîtrisé, et que le lecteur ne boude pas son petit plaisir narcissique lorsque, parfois [d'accord : rarement], un livre qu'il a déjà lu est traité part Francis Berthelot. 
"Feu pâle, de Nabokov ? Oh mais je connais tiens !!!" 
Certes, cette fulgurante lumière de culture livresque apparaît - dans mon humble cas - après deux-cent-ving-sept pages passées dans le vide littéraire intersidéral ébahi face aux centaines de livres subtilement cités par l'auteur, qu'importe, au final : la joie est là.

Et accordons-nous bien : c'est encore l'essentiel.


Infos


Titre : Biliothèque de l'Entre-Mondes : Guide de lecture, les transfictions
Editions : Gallimard (Folio Science-Fiction)
Parution : 06/10/2005
Prix : 7,30€
Nb de pages : 333
ISBN : 2-07-042846-X

dimanche 2 octobre 2011

Cytheriae / Charlotte Bousquet

Résumé

"La splendeur de Cribella, capitale lagunaire de Cytheriae, n'est plus qu'un lointain souvenir rongé par l'humidité et la décrépitude. Certains prétendent même que d'effroyables créatures hentent ses canaux nauséabonds... Et voilà qu'aujourd'hui une vague de suicides inexpliqués endeuille le quartier populaire de Métida. Nola, écrivain public, et son amant, Angelo di Larini, sorcier réprouvé de l'Ordre de la Nouvelle Lune, entendent découvrir et combattre les forces à l'oeuvre. Leur dernière piste les mène à Malatesta, démon né d'amours contre-nature prisonnier du Dédale. Sera-t-il un allié... ou leur plus implacacble ennemi ?" (4ème de couverture)



Avis

Cytheriae est un roman qui, dès les premières pages, déroute : allez-retours entre passé et présent, voire entre vie et trépas, brouillent la conscience du temps et de l'espace, le fil du récit se tordant insidieusement et filant sous les yeux du lecteur... jusqu'à ce que - dans un processus quasi magique - les éléments se mettent tout à coup en place, d'eux-même, et sans y paraître : les énigmes se dissolvent, les personnages réinvestissent leur place propre - place qu'ils occupaient en fait depuis les premières lignes... 
Pari osé que cette entrée en matière à "rebrousse-poil", mais l'astuce est belle, et fonctionne.. on adhère donc.

Roman déroutant aussi  par son style (plutôt atypique en fantasy)  : langoureux, délicat, remarquablement cristallin et précis, presque éthéré... mais également cruel, sombre, perfide parfois, à l'image de Cytheriae, cette cité d'eau stagnante, de malaise et de vice.  Style maîtrisé et terriblement efficace, de plus parfaitement adapté au personnage principal, la mélancolique Nola, et aux décors  d'inspiration vénitienne. Encore une fois, on adhère...

Poétique, atypique, empreint d'une délicatesse sombre - voire proprement morbide, Cytheriae est un beau roman oscillant entre dark fantasy et fantasy urbaine...  à mettre entre toutes les mains, donc !




Infos

Editions : Mnémos (collection Icares)
Parution : 21/05/2010
Nb de pages : 288 p.
Prix : 20 €
ISBN : 978-2-354-08080-8

Prix littéraires : Prix Elbakin 2010 et prix Imaginales 2011

lundi 1 août 2011

Zoo City / Lauren Beukes

Résumé

Dans un Johannesburg fantastique (et cauchemardesque), tous les réprouvés, criminels et autres honnis du système reçoivent un animal qui les accompagnera jusqu'à leurs derniers instants. Les heureux maîtres, ou Zoos, doivent en effet prendre soin de leur bête, car si celle-ci venait à mourir, eux-même perdraient la vie... 

Au sein de l'inquiétante Zoo City, ghetto pour mauvais bougres, Zinzi, meurtrière ordinaire, est ainsi affublée d'un Paresseux (flegmatique comme il se doit) ; mais elle a également reçu un autre présent : une shavi, force magique singulière qui dans son cas consiste à pouvoir retrouver, par la force de la pensée, les objets perdus. Zinzi est employée par les habitants du quartier en quête d'effets personnels envolés.

Elle accède en ce sens à la demande de l'étrange Odi Huron, producteur renommé, qui souhaite exploiter les talents de Zinzi afin de retrouver une pop-star disparue....








Avis

Grief principal : le fil du roman est souvent difficile à suivre, l'auteur ne prenant en effet visiblement le confort du lecteur comme ligne de conduite principale. On a en effet le sentiment que les repères visuels et spatiaux s'effondrent à chaque nouveau chapitre (voire entre deux paragraphes !) tant l'auteur brinquebale son lecteur, avec une brusquerie manifeste, d'un évènement à un autre. Chaque lecture n'a certes pas à être un long fleuve tranquille... mais les ruptures de rythmes brutales (et parfois incompréhensibles) m'ont ici souvent gênée.

Mais, coup de maître ensuite : de cette brutalité qui aurait pu être gratuite, naît l'incroyable cheminement de Zinzi, meurtrière si humaine, accrochée à son paresseux et régnant sur le petit monde de fange qu'est Zoo City. Une écriture comme arrachée, qui prend au ventre et déballe, sans y paraître, l'inattendue beauté couvée entre un tas d'ordures et un sex-shop.


Ce livre permet en outre la plongée, souvent brûlante, dans la culture sud-africaine que l'on découvre - sans toutefois tout comprendre, offrant ainsi au texte une saveur légèrement ésotérique.  Les repères habituels ne sont ici plus seulement bouleversés par les éléments imaginaires, mais aussi par les modes de pensées, les codes de valeur d'un pays et d'une population que l'on connaît (a priori) peu. 


Les questionnements, en ce sens, se bousculent rapidement... L'animal, d'abord : est-il véritablement une punition (une pénitence ?) pour les criminels ? On ressent davantage comme une malédiction, la marque d'un esprit frondeur ou d'un destin pervers  qui offre au réprouvé un cadeau à double tranchant. L'animal est en effet, pour le Zoo, une présence éternelle, une prolongation de son être, mais également l'indélébile marque de l'infamie passée. Les zoos sont d'ailleurs reconnus par la simple présence de leur compagnons à poils ou à plumes.... 


Pour finir : Situé entre science-fiction (presque) désespérée et fantasy urbaine pour cité dépravée... Zoo City est un roman parfois inégal, souvent déroutant dans son rythme et dans la tenue de sa ligne narrative, mais qui emporte cependant l'adhésion du lecteur attentif par sa verve brutale, son univers chaotique et ses multiples implications culturelles et sociales. Les personnages, pétris de leurs fêlures et de leurs violences sont, de plus, traités avec une précision et une passion manifestes. 

Imparfait donc, mais favorablement insolite, rugueux... et puissant.




Infos


Traduction : Laurent Philibert-Caillat
Editions : Eclipse (collection Fantastique)
Prix : 18€
Nb pages : 343
ISBN : 9-782362-700453
Prix littéraire : Arthur C. Clarke Award 2010 (meilleur roman) ; BSFA award 2011 (meilleure couverture)